dimanche 10 mars 2019

Scène en 4 parties

L’air est chaud, moite. Lourd de l’été qui stagne et des gaz d’échappement de tous les véhicules qui filent sur le pont. On ne s’entend plus penser, entre le grondement des moteurs et les crissements des trains en contrebas, qui entrent en gare, entrent en gare, entrent en gare. Il n’y a que deux couleurs, le bleu presque noir de la nuit, et l’orange sale des lampadaires. Sur le parapet, une petite tache rose pâle, une femme en jupe salopette, qui regarde les trains. On ne voit qu’elle d’abord, Vénus solitaire, puis on devine, dans l’ombre à côté, un Mars enténébré, bras croisés, accoudé au garde-fou.
Ils ne se connaissent pas, ou plutôt ils ne se connaissaient pas il y a une heure. Lui passait par là, rentrait chez lui quand il l’a vue assise là. Il n’a pu s’empêcher de lui parler. De s’arrêter. Ils ont discuté — non, elle n’avait aucune intention de sauter, elle voulait juste regarder les trains passer. Et lui a trouvé ça bizarrement charmant, curieusement épatant, cette fille perchée aux quatre vents. Alors il est resté.
Il est discret, elle en a presque oublié qu’il est là, à côté d’elle. Elle hume l’air de la ville, se baigne dans ses sons, s’abandonne à son souffle. Elle déserte le monde, s’envole hors d’elle-même, ailleurs, tandis que lui plonge en lui-même, en-dedans. Qu’est-ce qu’il fait là — pas ici, sur ce pont, mais dans cette ville, dans cette vie ? Comment en est-il arrivé là ? Poser la question, c’est comme s’enfoncer dans un océan noir dont il ignorait l’existence, se faire emporter par ses courants. C’est grisant, de gratter ces recoins cachés pour les libérer de leur rouille, d’ouvrir enfin les yeux sur ce qui a toujours été là, devant soi, qu’on refusait simplement de voir. Il se rend soudain compte qu’il respire, à pleins poumons, l’air pourtant pollué qui les environne. Il se sent vivant, comme jamais. Comme elle.
LUI : Pas mal.
ELLE, surprise : Quoi ?
LUI : Ça, ce coin.
ELLE, souriante : Oui, je sais.
Elle inspire longuement, puis expire bruyamment.
ELLE : Ah ! Je me prendrais bien une pizza !
Elle saute du parapet, se redresse comme une trapéziste qui atterrit de son numéro de voltige, et se met en route à grands pas. Elle s’arrête après quelques mètres, se retourne.
ELLE : Tu viens ?
Il sourit. Se détache de la balustrade, la regarde. Et lui emboîte le pas.

Textes à mots

C’était Noël, la période des marrons et des marshmallows qui fondent dans le chocolat chaud. Mais dans le no man’s land, rien de tout ça. Perchés sur les branches mortes d’ormes et d’orangers déplumés par les gaz, des oiseaux obèses contemplent les os de petits gars de Melbourne ou du Michigan, soigneusement nettoyés par leur soin. Pas d’étoiles Michelin pour ce restaurant à piafs, qui profitent des largesses de la Mère Patrie, des flots que lèvent ses muses armées de tambours battants. Pour qui ? Pour quoi ? Mystère.

La Mère Patrie ? Pour certains, c’est Melbourne, pour d’autres c’est le Michigan. Pour ma petite nièce confite de marshmallows, c’est probablement Noël. Noël et son déluge de sucreries, de victuailles splendides qu’on ronge à l’os, de biscuits à la cannelle, au cacao, à la vanille et à la fleur d’oranger, de marrons glacés. Un no man’s land de la nutrition, vraiment, à faire tomber toutes les étoiles d’un guide Michelin. La petite muse du glucose et du gras avale tout, et pourtant reste fine comme un roseau. Comment ? C’est un mystère. Ses nounous à l’appétit d’oiseau ne se l’expliquent pas, elles qui à force de voir défiler les plats en sont devenues obèses. Voilà bien un sujet pour la Nouvelle Revue Française.

La maison des morts

Elle lui apparaît alors qu’il sort de la forêt. Sur sa droite, à moitié cachée par un bosquet d’aubépines déplumées, qui brandissent leurs épines comme un fauve montre ses crocs. Elle le surprend : elle n’est pas sur sa carte, son guide n’en fait aucune mention. Elle n’est pas neuve pourtant, loin s’en faut : les joubarbes, les fougères et le lierre ont largement colonisé le chaume de son toit. Elle n’est pas abandonnée non plus, ceci dit. Les murs sont solides, le torchis date de l’été. Mais aucune fumée ne monte de la cheminée. Qui peut se passer d’un feu alors que le gel mord la campagne, que la neige ensevelit les champs ?
Il y a deux paysans devant la grande hutte. Ils se tiennent debout, à distance. L’homme a posé sa faux par terre, et enserre sa femme, dont la tête est voilée de blanc. Ils ont les yeux baissés. Est-ce un lieu de culte ? Derrière eux, une potence se dresse, comme un bras nu. Elle porte une corde. Vide.
Des croassements le surprennent soudain. Un pigeonnier s’ouvre dans le toit de la bâtisse, qui est bien plus grande qu’il ne le pensait. En lieu et place des ramiers, des corbeaux tiennent la place. Étrange. Il sait bien que les gens du nord se servent des plumes noires pour porter message, mais on est ici en terre sudiste, bien loin des forêts sans lumière et des hivers sans jour. Les corbeaux le regardent, plus nombreux qu’il y a une minute lui semble-t-il. Et, remarque-t-il tout à coup, certains sont blancs.
Les paysans ont disparu. Ils ont profité de la distraction pour filer. Il consulte le ciel. Bien difficile de deviner l’heure sous ce gris. Il doit certainement se faire tard, il est temps qu’il arrive à la ville, qu’il se restaure et trouve une chambre pour la nuit. La mystérieuse demeure peut attendre. Il trouvera bien quelqu’un au village pour l’éclairer.

Temps mort

La lumière orange descend comme une brume, comme l’écume qui joue les filles de l’air, vole, s’élance et s’écrase avec fracas lorsque son rêve se brise. Et sans relâche l’eau repart, esclave consentante du vent qui la jette sur les pierres. La muraille se dresse sous le noir sans Lune et sans étoiles, frontière entre terre et mer, là où il est assis. Les gouttes tombent juste un peu trop court, ne parviennent jamais jusqu’à lui ; leur élan s’arrête à ses pieds. Adossé à la roche, visage fouetté par la tempête, traits cassés par ce qui coule du lampadaire, il joue au maître des vagues. À gauche, elles coupent le chemin, battent la falaise, sûres de leur force, sûres qu’un jour elle cédera. À droite, le mur, la porte, le seuil du retour à la cité. Il est entre deux, entre la pierre et l’eau, entre le jour et la nuit, entre la vie et la mort, dans une poche des limbes ; il n’est nulle part ; il est ailleurs.

Jeux

Jouer
à saler la mimolette ;
à virer la bobinette ;
à la calculette pékinoise ;
à la marelle aux cent toises ;
à la caravelle des Sétoises ;
à marcher sur la tête.
Jouer
au dindon décapité ;
au saumon inopiné ;
à servir la cuillère en argent ;
à courir la gigue du sergent ;
à finir la soupière du régent ;
au croûton tout mité.
Jouer
au ronflard, à la riguette,
à embrouffer le lard aux crevettes,
à la Saint Douard, au pastaglète,
à piquer les écharpes des coquettes,
au grivart, à la sauvette,
à laisser le canard faire la fête.

Finir la soupière du régent
Jeu médiéval, joué par les écuyers et les personnes de bas rang lors des repas, qui consiste à voler des morceaux aux chevaliers et aux seigneurs.
À chaque tour, le gagnant du tour précédent — le régent — lance un défi aux autres — les vassaux— qui répondent avec leurs propres idées, le but étant de proposer un défi plus difficile que celui qui vient d’être réalisé. Cette phase de marchandage se termine quand le régent et les joueurs tombent d’accord sur un défi, et qu’un ou plusieurs vassaux le relèvent. Le premier à réussir le défi devient alors régent. Le jeu se termine avec le repas, le gagnant est le dernier régent.
Les morceaux volés sont à chaque fois répartis entre les joueurs, le régent prenant la plus grande part et distribuant le reste à sa guise. Ce jeu permet d’améliorer le repas des personnes les plus mal placées à table, notamment lors des banquets. Le risque est bien évidemment de se faire prendre, et de finir au cachot pour chapardage, bien qu’en général, les victimes ayant elles-mêmes joué à ce jeu étant plus jeunes, les voleurs s’en tirent avec une simple rouste. On rapporte cependant que le roi Laudun, s’étant fait piquer une cuisse de faisan aux morilles lors du tournoi de printemps, fit pendre le voleur, qui n’était autre que le puîné du Comte d’Auxois. Cette décision fut d’ailleurs un des éléments déclencheurs de la Guerre des Trois Rivières.

Définitions

Riguenette : n.f. Surnom quasi officiel donné au canon de plus gros calibre faisant partie de l’équipement réglementaire de l’armée suisse.
Tchuffer : v.tr. À ski, dépasser quelqu'un en lui faisant un salut ironique de la main, pour souligner sa lenteur et/ou son manque de technique.
Taillé aux grebons : n.m. Plat typique de la cuisine vaudoise, consistant en une fondu au fromage dont les croûtons sont remplacés par des morceaux de lard frits (les grebons).
À dzo : loc.adv. Dehors, en particulier dans l’expression « envoyer à dzo » qui signifie « mettre quelqu’un à la porte ».
Imperdable :
n.f. ou m. Se dit d’une personne qui s’accroche à une autre, en particulier en parlant d’une relation sentimentale.

J'aime/J'aime pas

Liste
J’aime l’agneau, le poulet, le bœuf, le poisson, le poulpe, les crevettes, les bulots, les saint-jacques, les grenouilles mais pas le bénitier ;
J’aime les pommes, les poires, le raisin, les oranges, les noix, les prunes, l’ananas, les kumquats et même les nèfles ;
J’aime les carottes, les patates, les poireaux, les navets bref toute la potée, mais pas le céleri, les brocolis, les salsifis et tutti quanti ;
J’aime le ragoût, le rôti, la fricassée, la friture, le velouté, les salades, le barbecue, le mijoté, le braisé, les papillotes, le tartare car oui, même cru j’aime ça ;
J’aime le pain, tous les pains, et les galettes noires ou blanches, au beurre, les sablés, la frangipane et la crème chiboust, le Paris-Brest, la Forêt-Noire, le gâteau nantais et puis les îles flottantes, l’apple pie, le crumble, le tiramisu et, majesté des majestés : la tarte au citron meringuée !

Pommes de terre et céleri
J’aime les pommes de terre, patates ou pataches de mon grand-père, et ce sous toutes leurs formes : en purée ou cuite à l’eau, vapeur ou sautées, frites, noisettes, dauphines, duchesses, elles sont reines. Et que dire des gratins, des tartes, de la foccacia di patate, la tartiflette, la poutine de Montréal ?
Par contre, je hais le céleri. L’amertume indépassable des branches bouillies que même un aller-retour à la poêle dans le beurre ne parvient à sauver. Encore pire, le céleri-boule, râpé pour passer incognito, morceaux de vermisseau blanchâtres qu’un commis sans âme a sciemment noyés dans un seau de rémoulade gluante, servis, à la louche dans une éclaboussure qui rappelle un cadavre jeté au marais, la dépouille assassinée du goût perdu corps et biens dans les méandres de la cantine du collège.