dimanche 8 novembre 2020

Un pourcent

Un pourcent. C'est peu. C'est rien.

Un petit pourcent, qui s'en soucie ?

Personne.

Mais un pourcent, ça fait peut faire beaucoup,

Quand c'est un pourcent de beaucoup.

Un pourcent de cent, ça fait un.

Un pourcent de mille, ça fait dix.

Un pourcent d'un million, ça fait dix-mille. C'est pas mal !

Et un pourcent de soixante-sept millions, me direz-vous, ça fait combien ?

Et bien ça fait six-cent-soixante-dix-mille. Ce n'est pas rien.

C'est même beaucoup, en fait.

Méfiez-vous des nombres, ou plutôt de ceux qui les disent.

Les nombres ne mentent pas, quoi qu'on en dise,

Mais ceux qui les disent en abusent, souvent,

Et leur font dire le contraire de ce qu'ils disent vraiment.

Un pourcent, c'est peu, c'est beaucoup, ça dépend.

Faites attention, dorénavant.

Portrait N°14

Horace McGallan a douze ans quand il commence à apprendre à lire. Toute sa vie il gardera ce retard comme un cicatrice honteuse, un fardeau dont seuls ses plus proches —et plus anciens— compagnons connaissent l'existence et le poids.

Horace nait en Écosse, dans une ferme non loin de Campbelltown, sur l'île de Gigha. À cette époque on y parle encore gaélique, bien que l'anglais se fasse de plus en plus prégnant. Même s'il se pare plus tard d'un queen english tout à fait respectable, quelques verres de scotch natal suffiront sa vie durant pour que sa langue maternelle ressorte comme un diable de sa boîte.

Horace devient riche, immensément riche, mais personne ne sait vraiment comment. On perd sa trace le jour de ses vingt-et-un ans, alors qu'il travaillait chez un imprimeur de Glasgow, et il réapparaît cinq ans plus tard dans la bonne société londonienne, à la tête d'une fortune dont personne n'est capable, à l'époque, d'évaluer ni la taille ni l'origine.

Horace décède deux ans plus tard, dans son lit. Aucune information officielle ne filtre sur les circonstances, mais la rumeur rapporte de nombreux détails étranges, certains revenant de manière insistante : le visage du mort serait figée dans une expression d'horreur ; un organe serait manquant, le cœur le plus souvent ; la pièce sentait les algues et la mer quand la bonne qui l'a trouvé est entrée ; tous les miroirs étaient brisés. Conformément à son testament, sa fortune fut donnée à diverses bonnes œuvres, à l'exception d'une collection d'œuvres d'art exotiques que personne n'a jamais pu retrouver.

Rêves

Toyo aime les pommes, le punk celtique et les diabolos menthe.

Maggie joue de la trompette, mets du piment dans tous ses plats et nage 5 km tous les matins.

Sam parle en phrases de moins de 5 mots, a lu le Cohen-Tannoudji de mécanique quantique deux fois, et est adjudant-chef dans le 40ème Régiment d'Artillerie.

Le rêve de Toyo

Je suis à la plage. Il fait nuit, mais la Lune est pleine et illumine le sable comme en plein jour. Seule la mer reste noire. L'écume des faibles vagues luit comme des feux de voitures sur l'autoroute, et soudain j'entends le coucou qui résonne : il sonne quatorze heures, deux fois, avec un son de cloche fêlée qui pleure. Mes mains sont rouges. Elles pleurent elles aussi, et leurs larmes tombent sur le sable qui les absorbe et se transmute ainsi en poussière d'or. Le vent se lève et les chasse, il souffle le sable jusqu'à la roche, jusqu'aux squelettes enfouis des monstres de l'ancien temps. J'ai peur qu'ils se réveillent, et en même temps j'en ai terriblement envie. Je souffle dans cornemuse, la gonfle et sous mes doigts le chant de Sammain retentit. La porte d'Avalon est ouverte, son noir resplendit sur le noir des flots, et Dana elle-même vient à ma rencontre. Elle porte les traits de Maggie, elle chante sur ma cornemuse, et son murmure est tel que je dois souffler comme Éole dans un voilier pour ne pas me laisser emporter. Elle pleure elle aussi, se penche sur moi et prend mon visage entre ses mains, chuchote à mon oreille, d'une voix douce comme le tonnerre :

« As-tu vu l'œil de ton père ? »

Le rêve de Maggie

Je cours. Je suis sur une route sans fin, droite comme ma mère, un couloir de bitume avec une ligne blanche au milieu. Je suis la ligne, je fais attention à ne pas m'écarter, je suis un funambule au-dessus d'un abîme d'encre, le moindre faux-pas et je me perds pour toujours. Droit, toujours tout droit, sans cesse, sans repos, je cours et je cours et je cours sans m'arrêter, sans respirer, sans penser. Je cours et c'est tout.

Il n'y a plus rien autour, que le feu au bout, un soleil de fer blanc qui sonne creux, une cloche fêlée dont le ding dong ne parvient pas à percer les ténèbres dont je m'extraie à perpétuité. Je suis en équilibre entre silence et son, entre ombre et lumière, entre début et fin. Les deux veulent m'engloutir et je ne sais pas lequel vaut mieux, alors je reste perchée, en mouvement pour l'éternité, pour ne pas tomber d'un côté et y rester piégée.

Un oiseau se pose sur mon épaule. Un martin-pêcheur. Il ressemble à Sam. Il pépie avec sa voix :

« Prend garde : devant se trouve hier. »

Le rêve de Sam

Je suis dans une pièce aux murs rouges. Ou bien est-ce la lumière. Peu importe. J'entends mon cœur battre. Le sang qui pulse avec la lumière. Stroboscope interne. Cliché freudien. Je crache

Je suis dans une pièce aux murs verts. Ou bien est-ce la lumière. Peu importe. Il y a du vent, une brise qui vient de nulle part. Qui ne peut être réelle ; sans fenêtre, pas de vent. Elle sent la rosée. Les prés aux champignons. L'automne des sapins. Elle sent dehors, alors que je suis dedans. Paradoxe de mauvais rimbaldien. Je renifle

Je suis dans une pièce aux murs jaunes. Ou bien est-ce la lumière. Peu importe. Il fait chaud. Le sol est mou, du beurre fondu. Je le sens sur ma langue. Ma peau est huileuse. Je m'enfonce je crois bien. Sables mouvants de pacotille. Terreur d'enfant que je ne suis plus. Que je n'ai jamais été. Je lève les yeux au ciel

Je suis dans une pièce aux murs blancs. La lumière me brûle les yeux à l'azote. Peu importe. Il y a un homme devant moi. Toyo. Non, pas Toyo, quelqu'un qui voudrait que je le croie. Je joue le jeu. Personne n'est dupe. Je suis attaché à une table. Il veut me parler, mais je ne comprends pas sa langue. Elle fourche. Iris jaunes, verts, rouges. Kaléidoscope. Je tombe. Je vole. Je

Je suis dans une pièce aux murs rouges.

Biographie

1987, il naît, à l'ouest, sans rien de bien nouveau. 1994 il devient breton, bien qu'il l'était déjà avant, sans toutefois le savoir. Cette reconnaissance viendra bien plus tard, lorsqu'il percera le mystère du parler de ses aïeux. Comme en préparation du nouveau millénaire, en 2000 sa famille descend dans le sud-ouest, puis 2002, déçue sans doute, remonte s'installer en Anjou. 2008, notre héros et ses comparses s'infligent sciemment une période capitale pour s'enfoncer dans les arcanes du Savoir, sans la certitude de ne s'y perdre corps et âme. Fidèle à sa neurasthénie, il choisit une spécialité fondée par un suicidaire, et commence son enracinement dans les marges frontières. 2013, en ayant assez du gris bétonneux, c'est l'exil méditerranéen, sans filet et sans un regard en arrière. L'atterrissage est rude, tumultueux, avec moult égratignures. Est-ce le soleil, la mer, le blond la brune et l'italienne ? Toujours est-il qu'il finit par s'y faire, s'y plaire. 2016, direction les terres teutonnes. Köln. Exil choisi qui libère. Lui qui était un Breton méditerranéen y ajoute une touche de kölsch. Parce que pourquoi pas. L'esprit du Karneval lui sied, il apprend la langue en même temps que les chansons. Alaaf ! Il y fait des rencontres aussi. Dont une en particulier. 2018, retour à Massilia, pour de bon cette fois, la faute à la chance qui ne lui a jamais fait défaut pour ce genre de pari. Et la suite ? On verra. Le futur n'est pas écrit.

samedi 7 novembre 2020

 Devant les tableaux

Le jour détesté est arrivé, on nous a conduits chez Mr Peltrone, le photographe de la grand- rue.

Je ne voulais pas figurer à ses côtés mais personne ne m’écoutait. La tradition des photos de famille, impossible de déroger à cette mascarade.

On nous avait coiffés avec soin, Léonie surtout. Antoinette, notre nurse prenait plaisir à lisser cette longue chevelure, à domestiquer les mèches dans des rubans de satin. Elle lui murmurait à l’oreille : « Que vous êtes belle mademoiselle ! » je feignais de ne pas entendre,  je souffrais en silence. Des heures à ajuster les plis de la robe pendant que je me débrouillais seul avec mon costume, il est vrai que c’était plus facile, j’avais l’habitude, c’était le même habit triste de tous les dimanche, veste noire et col blanc. Léonie,elle, avait droit aux couleurs, sa garde robes fournie se déclinait en rose, vert d’eau, bleu azur, lilas.

La position fût vite trouvée, Léonie au centre, de face, dans la lumière, elle ne pouvait être qu’au centre, elle était au centre de tout. Léonie brillait du regard des autres. On me fit prendre une posture sur le côté, en retrait pour ne pas faire ombrage. Je devais la regarder en souriant mais ça je ne pouvais pas, on ne pouvait pas me demander ça, jamais.

Elle m’avait tout pris, même mon père qui n’était pas le sien. J’ai passé toute mon enfance en pension et elle, elle occupait la maison.

Maintenant que Léonie n’est plus, je la regarde avec tristesse et amertume. Il m’arrive d’essuyer une larme dans le sillon d’une ride.

(peinture 7)

 


Enfin seule, elle s’est échappée, le livre bien caché.

Sous le voile de pureté, de sagesse ordonnée

Elle va retrouver les émois, les exploits, l’ailleurs

Un moment pour elle, pour s’évader, oser rêver.

Sous le jupon, le grand frisson

Devra-t-elle demander pardon ?

(peinture 4)

vendredi 6 novembre 2020

 Rencontre de rêves

Pauline, jeune femme un peu éteinte, le teint pâle , le regard triste prépare le petit déjeuner. Elle semble n’avoir aucune existence propre, elle n’a pas d’envie, pas d’avis pas plus que d’amis. Ce matin, les yeux encore emplis de sommeil, elle ose interpeler son compagnon : « Veux –tu connaitre le rêve qui trouble mes nuits ? »

« Je suis une goutte d’eau fraiche issue d’un glacier tout là-haut sur la montagne. C’est l’été, avec mes copines, on forme un torrent plein de gaieté. On danse dans les prés verts, on saute sur les pierres, on chante à l’oreille des marcheurs, on joue avec les marmottes. On traverse des villes, on se cache sous les ponts, on fait des tourbillons. On s’étale dans les plaines, on visite la terre. En farandole, on part chercher la mer. Soudain, je me fais capter dans des tuyaux, je circule sous terre, je ne respire plus l’air, je sors abasourdie au robinet de ta cuisine, je finis dans une carafe où je stagne, paralysée par la peur d’être avalée. Tu prends plaisir à me faire attendre, je finis dans ton verre et là tu fais durer le supplice, tu sirotes, tu me laisses au fond, en prison. Tu me regardes vaciller en me faisant tourner, grimper le long des parois et retomber à moitié assommée. Bêtement, j’admire tes longs doigts fins, je les aime ces doigts, ils me font rêver, longtemps je t’ai cru pianiste virtuose. »

« ça te fait rire ? »

Pauline renifle en écoutant la BMW démarrer.

Le lendemain,

Jaques, cadre dynamique, l’allure svelte et décidé avale debout sa troisième tasse de café. En nouant sa cravate, il se retourne vers son amie.

« Veux-tu connaitre le rêve qui a troublé ma nuit ? »

« Tu vas rire pour une fois. »

« Je rentre d’une journée chargée comme d’habitude. Je suis épuisé. De réunion en réunion, j’ai beaucoup parlé, j’ai soif et ai besoin de me détendre. Je te crois dans la salle de bains en train de refaire ton maquillage, tu as dû pleurer comme à l’accoutumé. Je saisis un verre et je te trouve liquéfiée au fond, tout ton corps fondu en larmes comme des glaçons. Elles ne sont même pas salées, quelle fadeur ! je t’agrémente de pastis, c’est guère mieux. Je rajoute de l’eau pétillante, enfin tu chantes. Quelques chips et je t’avale, tu n’es plus là. Si, je garde juste ton souvenir. Formidable, tu ne trouves pas ? »

« Comme je ne veux pas te mettre dehors et que tu n’as pas le courage de partir, c’est une solution »

« Bonne journée mon amour ! »

 

  

jeudi 5 novembre 2020

Rêves

 Je rêve d'un monde où les messageries téléphoniques n'existent pas, un monde où tu réponds avant la troisième sonnerie. Ta voix est joyeuse, profonde, grave et douce à la fois. Tu parles longuement. J'écoute distraitement, t’entendre me suffit, me berce, m'emplit d'une joie diffuse. Je te pose quelques questions sans importance pour prolonger la conversation puis nous échangeons des bisous, l'écouteur est plein du bruit des lèvres qui font des baisers. Je viens de raccrocher après huit sonneries suivies par l' horripilante voix préenregistrée de la messagerie "Votre correspondant n'est pas disponible pour le moment..." Après le bip sonore je n'ai pas parlé, j'ai jute maudit la téléphonie moderne. Je vais t'envoyer un SMS auquel tu me répondras avec un smiley.


Je rêvais d'une maisonnette à la campagne, en pleine nature, entourée d'arbres et de soleil avec un ruisseau guilleret qui chantait au bas de l 'aire herbeuse. Les collines bleues, au loin, avaient des rondeurs maternelles. Les animaux, en liberté, s'égaillaient alentour. Je rêvais d'une petite chèvre taquine, d'un chat mélancolique, de poules rousses caquetantes, d'un gros chien affectueux et d'un âne aux yeux de velours. J'habite en ville avec mon rêve intact. Ma maison est entourée de boulevards bruyants. Le calme de la campagne m'angoisse terriblement.


J'ai rêvé de la cour d'une école primaire. C'était sans doute la récréation... Les enfants n'étaient pas masqués, ils jouaient, couraient, riaient en poussant de grands cris de joie. Le mistral ébouriffait leurs cheveux, soulevait les pans de leur vêtement. Ils écartaient les bras, faisaient semblant de voler, vifs et bruyants comme des mouettes. Récemment, j'ai vu à la télévision un garçonnet de six ans interrogé par un journaliste au sujet du port du masque obligatoire dès le cours préparatoire. Du visage de l'enfant, masqué jusqu'aux oreilles ,on ne voyait que les grands yeux voilés d'une légère inquiétude. "Comment s'est passée ta journée avec la masque?" La voix timide du petit garçon nous est parvenue un peu étouffée par le masque. " Ca gratte, ça tient chaud, on respire pas bien... Surtout, on peut plus jouer comme avant avec les copains." Après un bref silence l'enfant a ajouté avec un gros soupir " On n'a pas le choix". Le sérieux et la résignation de ce petit garçon m'ont fait monter les larmes aux yeux, ce fut comme s'il m'avait annoncé une terrible catastrophe.

Lilou