lundi 18 octobre 2021

 Que de questions !

Quelle est cette désagréable sensation de bouche pâteuse ?

Serait- ce la soif ? la grande fatigue m’a-t-elle ôté le désir de boire ?

Est-ce grave de ne plus éprouver le besoin de s’hydrater ?

Est-il bien vrai que sans eau je n’aurais pas de forme ? Serais-je déjà dans le délire ? 

Est- ce la réalité, ce corps constitué par la formule consacrée H2O ? Suis-je de l’eau ? Vapeur, liquide ou glacée ? Suis-je de l’eau plus un petit quelque chose ? De l’eau plate ou gazeuse ? Encore un peu pétillante ? Dois- je en douter ? Pourquoi toutes ces questions ? Vais-je me décider à boire ? Pourquoi je regarde mon verre de cette façon ? Est-ce que cela m’est déjà arrivé ? Est-ce depuis le lecture de cet article dans une revue scientifique ? « L’eau a-t-elle une mémoire ? » Qu’a-t-elle vécu pour enregistrer tant de souvenirs ? A quoi ressemblent ils ? A un carnet de voyages ? A-t-elle traversé l’univers ou simplement les couches de notre terre ? Quel moyen de transport a-t-elle utilisé ? Des failles, des siphons, des vallées ? A-t-elle sauté des rochers, dormi au creux de lits ? Que racontera –elle dans mon corps ? saurai-je l’entendre ? Quel mélange vont faire sa mémoire et la mienne ? Va-t-elle m’aider à éclaircir ma tête ? Est- elle pure ? Qu’a-t-elle récupéré en chemin ? S’est - elle méfié de nous, pauvres humains, de nos déchets, fumées et diverses saletés ? Sommes- nous de la même essence qu’elle ? A-t-elle besoin de nous comme nous avons besoin d’elle ? Va-t-on la perdre ? Va-t-on se perdre avec elle, devenir de grandes flaques souillées à jamais ? Peut être serons nous purifiés, elle et nous dans l’unité de nos corps associés ? Retrouverons nous la joie de l’eau claire ? Dansera-t-elle dans nos cellules ? Entendrai- je alors la symphonie de sa mémoire ? Vais- je rechanter avec elle : « A la claire fontaine… »

En attendant, vais –je enfin me désaltérer ? 

Une affirmation : j’avais très soif !! soif de quoi ? Non tu ne vas pas recommencer!

jeudi 16 septembre 2021

Madame Panicot au vaccinodrome

 De bon matin, Madame Panicot trottine sur le boulevard de la Pugette. Ne vous fiez pas à son allure décidée. Elle est rongée de doutes, d’hésitations, de craintes, de contrariétés… Des mois qu’elle tergiverse mais ce matin, elle est décidée, elle va se faire vacciner ! De nature prudente, depuis le début de la campagne de vaccination, elle observe le Grand Barnum qui agite la planète sans aucune envie d’y participer. Maintenant, elle n’a plus le choix. Le Président, adepte du « En même temps » l’a bien dit : « La vaccination n’est pas obligatoire mais il est obligatoire d’être vacciné sinon pas de pass sanitaire ». Sans ce sésame, plus de vie associative, plus de cinéma, de théâtre, de concerts … C’est la punition pour les non-vaccinés, ceux que l’on qualifie d’empêcheurs de tourner en rond, d’irresponsables, de complotistes, d’anti-démocratiques, d’antivax dangereux. Autant de catégories auxquelles Madame Panicot ne s’identifie pas du tout. Toujours patraque, jamais malade, elle se sentait de taille à résister au virus. Maintenant, vexée, humiliée, elle marche vers le Palais des Sports où les pompiers sont en charge d'un vaccinodrome. Elle avance sur des jambes en coton. Le sol vacille. Courageuse mais pas trop. Terrible envie de faire demi-tour. Sur le pont de l’Huveaune, elle est distraite par un grand héron aux plumes grises qui se meut avec élégance dans l’eau croupissante. Il soulève lentement ses longues pattes fines qui ressortent toujours propres de cette eau infecte. Il est d’une beauté parfaite. L’Huveaune à cet endroit, canalisé, chargé d’immondices est d’une laideur à vomir. L’ensemble forme un oxymore saisissant. Le bec fin et pointu du héron rappelle à Madame Panicot qu’une piqure l’attend.

Elle met son masque et, sans plus réfléchir, se hâte vers la foule massée aux abords du Palais des Sports. Ensuite tout va très vite avec lenteur dans le silence cotonneux des mauvais rêves. Madame Panicot suit le mouvement erratique des gens masqués qui, comme elle, sont un peu hagards. D’ilot en ilot, après quelques formalités, elle est devant un médecin affalé au fond d’un box éphémère. Il lui rappelle d’une voix lasse que le vaccin n’empêche ni d’attraper la Covid ni de la transmettre, qu’il faudra continuer à appliquer les gestes barrières. Timidement, elle avance que l’appellation de vaccin est peut-être inappropriée. Un haussement d’épaules est la seule réponse qu’elle obtient. Puis c’est la dernière étape, le box de vaccination. Madame Panicot s’y sent comme un chat chez le vétérinaire, elle regrette de ne pas avoir de griffes. Pourtant la dame qui l’accueille est charmante, la piqure est indolore. Voilà c’est fini… Enfin fini… pas tout à fait. « Maintenant l’ARN va transporter la protéine Spike dans mes cellules » se dit Madame Panicot à la fois soulagée, contrariée et inquiète.

Quand elle repasse sur le pont de l’Huveaune, le héron n’est plus là. Elle espère que ses grandes ailes l’ont mené vers une eau claire et saine.

Quelques jours plus tard, lors d’une promenade, Pépé et Briochon discutent entre eux, à quelques pas devant elle. Ils parlent fort exprès pour qu’elle les entende. « Je ne comprends pas que des gens refusent de se faire vacciner » dit Pépé  « Moi non plus répond Briochon, c’est une telle chance d’avoir un vaccin pour éviter d’aller en réanimation. »

Amusée, Madame Panicot sourit. Ses amis s’inquiètent pour elle et ça lui plaît. Elle n’a pas du tout l’intention de leur raconter sa visite au vaccinodrome.

 

 

 

 

mardi 8 juin 2021

Déjeuner en terrasse

 


Au coup de sonnette c’est Pépé qui est allée ouvrir.  Pépé c’est la voisine. Elle s’appelle en réalité Madame Pérucher. Madame Panicot l’a invitée  pour ne pas être en tête à tête avec son vieil ami. Quand Pépé ouvre le portillon et l’accueille avec un beau sourire, Monsieur Briochon se trouble. La vieille dame qui l’invite à entrer, il ne la reconnaît pas. Mais il y a si longtemps qu’ils ne se sont pas vus, c’est normal qu’elle ait changé ! Il bredouille : « Bonjour, tu as toujours le même sourire… » Pépé éclate de rire. Madame Panicot arrive alors et trouve une Pépé hilare et un Briochon confus et rubescent qui comprend à cet instant son erreur. Explications, présentations, échange de compliments et de signes d’amitié, chacun se déclare très heureux d’être là. En son for intérieur, Madame Panicot est vexée par le quiproquo. C’est donc qu’il avait complètement oublié à quoi elle ressemblait ! Bien sûr, il est excusable, elle-même aurait eu du mal à le reconnaître. Le temps n’a pas fait  de cadeau à «  Brioche au sucre », maintenant il ressemble à un vieux croûton avec une jolie farine blanche sur le dessus. Madame Panicot se reproche aussitôt d’avoir de si méchantes pensées, il est un peu gêné mais charmant Monsieur Briochon et ne sait plus comment faire oublier sa désastreuse arrivée.    

Pendant le déjeuner, une légère brise rafraîchit agréablement les convives, elle est parfumée par l’odeur volatile des roses et celle, plus sucrée, de la glycine. Le vin rosé bien frais rougit les joues et délie les langues. Ils ont évité de remuer le passé. Comme tous les français autour d’une table, ils ont parlé de leurs goûts alimentaires, ils ont échangé des recettes. Il y a eu des silences aussi. Précieux. Plus éloquents que les mots. Au dessert,  Briochon  raconte à Pépé qu’il a vécu quelques années en Belgique. Il affirme que le gris du ciel qui est déprimant ici est beau en Belgique, qu’il dépose sur toutes choses un voile romantique. Des mots comme des bulles légères flottent  dans l’air tiède: gaufres… Liège… bière… Abbayes… spéculos… Pépé est aux anges. Madame Panicot  n’écoute pas, elle observe. Elle pense que retrouver un vieil ami c’est comme retrouver un vieux vêtement au fond d’un placard. On l’aimait bien avant de l’oublier, bien plié sous un tas d’autres vieilleries. Mais quand on veut le remettre, il sent le renfermé, les couleurs sont défraîchies, la coupe démodée, il serre de partout… La seule chose sensée à faire est de le remettre où il était.

Après le café, ils ont traîné encore un peu, à parler de tout et de rien puis Pépé a dit qu’elle allait rentrer, Briochon a dit : « Moi aussi ». Pépé lui a proposé de venir voir son petit potager, il a répondu : « Avec plaisir ». Madame Panicot  les a regardés s’éloigner. Lui appuyé élégamment sur une canne en bois verni, elle appuyée contre lui. Elle devrait être contente de les voir partir, de retrouver sa tranquillité chérie, le calme du jardin, le livre qu’elle a commencé hier mais bizarrement une sorte de mécontentement, un malaise incompréhensible la saisit. 

 

vendredi 4 juin 2021

Un matin pas ordinaire

Cette nuit encore Monsieur Briochon n'a pas très bien dormi. Il n'a pas rêvé, non, mais il était tellement anxieux de la journée qui l'attendait! Heureux, très heureux quand Viviane Panicot, "sa" Viviane avait décroché le téléphone l'autre matin, lui avait répondu, se souvenait de lui, n'avait aucune rancune! "Brioche au sucre" l'a-t-elle appelé, comme au bon vieux temps! Alors ils ont parlé, parlé, évoqué des souvenirs, évité le sujet fâcheux de leur séparation. Elle aurait voulu qu'il lui envoie une photo, une photo récente, mais il a refusé. Il se trouve moche, monsieur Briochon, sur les photos. En vrai, quand il discute, qu'il sourit, il peut encore faire illusion, il est resté beau parleur. Il aurait souhaité une rencontre, ils n'habitent pas si loin l'un de l'autre, mais il n'a pas osé le lui proposer; se rencontrer où? En ville, dans un café, devant tout le monde? Chez lui? C'est tout petit chez lui, pas bien entretenu, homme seul il n'a jamais voulu qu'une femme de ménage touche à son bazar. Et puis voilà qu'après trois ou quatre conversations au téléphone, elle lui a donné son adresse, elle l'a invité, invité à déjeuner ! Et c'est aujourd'hui, à midi. Dès qu'il a eu l'adresse il est allé voir, de loin. « Sa » Viviane, il ne peut pas l'appeler Madame Panicot, habite un joli petit pavillon avec des fleurs à toutes les fenêtres et un jardin ombragé, une pelouse, une glycine, des massifs de fleurs encore. Ça l'a inquiété. Lui qui voulait lui apporter un bouquet,  ça devenait d'un banal... Alors il a acheté des chocolats. Il espère qu'elle aime toujours ça, les chocolats. A moins qu'elle fasse attention à sa ligne, à moins qu'elle ait beaucoup grossi? Elle était si mince autrefois. Ce matin il se prépare: comment s'habiller? Un costume? Trop cérémonieux. Un jean tout neuf, une chemise blanche, pas de cravate bien sûr. Il s'est rasé de frais comme tous les matins, un soupçon d'eau de toilette, à peine. Des mocassins qu'il a cirés hier soir. 10h30, il est prêt. Pour déjeuner, à quelle heure peut-il arriver? Midi, midi et demi? Il y a un quart d'heure de route jusque chez elle. Il s'assoit dans son fauteuil, se force à rester tranquille. Lui téléphoner ce matin encore une fois, ce ne serait pas correct. Lire le journal? Il ne comprend rien à ce qu'il lit. Faire une réussite? Aucune concentration. Alors il est là, il attend. Il ne sait pas ce qui le rend tout chose, ce qu'il espère. Une simple rencontre? Et si finalement elle lui faisait des reproches pour ce qu'il lui a dit, il y a cinquante ans? Non, elle semblait heureuse de l'entendre au téléphone, ils n'ont échangé que de bons souvenirs. 11h45, il n'en peut plus. Il se lève, prend la boîte de chocolats, vérifie que tout va bien dans la glace et sort prendre sa voiture. Il roule, il roule, arrive devant sa porte, c'est encore un peu tôt. Il fait trois fois le tour du pâté de maisons, c'est joli ce quartier. Bon, il faut se décider. Il se gare, descend de voiture, approche de la porte du jardin, appuie sur la sonnette où est inscrit "Mme Panicot" Il sent qu'il tremble un peu. D'une fenêtre s'échappe une délicieuse odeur de cuisine. Tout doucement la porte s'entrouvre, il fixe la silhouette qui s'y encadre. Une jolie dame aux cheveux blancs parait. Elle est bien vieille, comme lui. Il ne l'aurait pas reconnue, sauf quand elle lui sourit.

dimanche 30 mai 2021

La ratatouille de Madame Panicot

 

Matin lumineux. Le printemps triomphant s’épanouit au jardin. Habillée, pomponnée dès huit heures du matin,  Madame Panicot s’apprête à cuisiner pour un invité qui revient d’un pays lointain qu’on appelle Le Passé.

Elle pleure toujours un peu lorsqu’elle émince des oignons mais aujourd’hui ses larmes sont aussi causées par l’émotion. Briochon ! Briochon a téléphoné ! Les oignons sont dans la cocotte, ils se mettent à chanter gentiment dans l’huile d’olive et ça commence déjà à sentir bon. Il y a  la ratatouille ordinaire et il y a La Ratatouille de Madame Panicot qui pense que la ratatouille est un art. Briochon ! Prononcer ce nom lui donne des palpitations. Un demi-siècle est passé…  Les poivrons viennent de rejoindre les oignons dans l’huile d’olive. Madame Panicot touille…touille les légumes et ses souvenirs. Ce passé qui surgit de l’oubli, est-ce une bonne chose ? A l’époque, Briochon croyait qu’elle était amoureuse de lui.  Les aubergines et les courgettes ont frit séparément. Elle le menait par le bout du nez. Maintenant les légumes sont  rassemblés dans la cocotte où, avec amour, ils se mélangent, échangent leur parfum, se fondent l’un dans l’autre. Les tomates ! Elle a oublié d’acheter des tomates ! Au fond du placard, Madame Panicot trouve une boîte de tomates pelées. Une conserve dans sa ratatouille ! Consternation et confusion des sentiments. Est-il bien conservé  Briochon ou est-ce un vieux monsieur chenu ? Elle ajoute avec réticence les tomates sorties de la boîte et une feuille de laurier, ne pas oublier le sel. Impossible de se souvenir de son prénom. Elle l’a toujours appelé Briochon, parfois  « Brioche au sucre » et  alors il fondait ce gros naïf. Ajouter la gousse d’ail en chemise. Comment va-t-il être habillé ?...et le brin de thym. C’est fini. Il n’y a plus qu’à attendre et laisser mijoter… mijoter… longtemps… 50 ans qu’il mijote Monsieur Briochon.

 

 

 

 

 

mardi 25 mai 2021

Le rêve de Monsieur Briochon

Monsieur Briochon rêve. Il se tourne et se retourne dans son lit, ses jambes sont agitées de grands soubresauts qui finissent par le réveiller. 3 heures, 3 heures du matin ! Que lui arrive-t-il ? Il dort bien d'habitude, d'une traite, grâce au petit comprimé blanc qu'il avale chaque soir avec un demi verre d'eau, et ne rêve jamais, ou bien n'en a aucun souvenir. Mais là, 3 heures du matin ! Il hésite : doit-il reprendre un petit comprimé ? Ce serait peut-être dangereux. Il est vieux, Monsieur Briochon, il le sait, mais il ne veut pas mourir, pas encore, pas comme ça ! Il se lève, fait le tour de sa chambre, fait couler l'eau du lavabo pour se rafraîchir les mains, le visage. Car il fait chaud, trop chaud, c'est l'été en ville et chez lui il ne peut pas faire de courant d'air. Il approche une chaise de l'unique fenêtre grande ouverte, appuie les bras sur la rambarde et contemple la rue sombre et vide. Il attend. Il attend d'avoir de nouveau sommeil, ou bien que le jour se lève... Pas envie de lire ni d'allumer la télé. Il pense. D'habitude il n'aime pas penser, ça le rend triste, le renvoie à sa solitude, lui fait évoquer les belles journées de sa jeunesse si lointaine. Mais qu'est-ce qui l'a réveillé ? Ah oui, un rêve. Quel rêve ? Gai, triste ? Il ne sait plus. Il laisse errer ses pensées et petit à petit lui reviennent une image, deux images, une lointaine histoire. Une histoire d'amour, à quoi d'autre pourrait rêver un vieil homme de 75 ans ? C'est plutôt un souvenir, un très ancien souvenir qui émerge. Une jeune femme blonde qui habitait dans son quartier. Il avait la vingtaine, elle aussi. Elle le cherchait, timidement d'abord puis avec plus d'audace. Il savait qu'il lui plaisait. Elle était jolie, très jolie, mais à cette époque les jeunes filles étaient parfois sérieuses. Ils se sont parlé quelquefois, elle s'est même laissée embrasser, elle sentait bon, un parfum à la violette. Mais très vite elle a évoqué un avenir possible, un avenir avec lui. Lui, il rêvait de voyages, de pays lointains, de rencontres d'une nuit, de la liberté... Alors il a laissé s'échapper la demoiselle, il y en avait tant d'aussi belles. Il se rappelle qu'elle avait pleuré quand il l'avait un peu rudoyée pour ne lui laisser aucun espoir. Et puis sa vie n'avait pas été si aventureuse... Quelques années plus tard il avait trouvé un emploi tranquille dans une ville proche. Il ne s'était jamais marié, quand l'envie lui en était venue toutes les jolies filles étaient casées, avec mari, enfants. Il en a souffert un peu, jouissant tout de même de sa liberté. Mais quand l'heure de la retraite est arrivée les journées sont devenues longues, très longues malgré les parties de cartes au bistrot. Il en est sûr maintenant, c'est le souvenir de la douce amoureuse de ses 20 ans qui l'a réveillé. Quelle idée, c'est bien une histoire de rêve cela. Il sait ce qu'elle est devenue son amoureuse, dans ce petit pays tout se sait, elle a fondé une famille, elle est veuve maintenant. Une vieille dame elle aussi. Est-elle devenue grosse et négligée, ou bien a-t-elle su garder une certaine élégance ? Il se rappelle, elle aimait les livres, elle les dévorait. A mesure que la nuit pâlit une folle envie d'avoir de ses nouvelles s'éveille en lui. Il se rappelle, il se rappelle, elle avait épousé un Monsieur Panicot. Lentement il se lève, va chercher l'annuaire du téléphone, l'ouvre à la lettre P. Est-ce que quelquefois la vieillesse accorde encore des moments de bonheur ? Est-ce qu'il osera tenter de forcer le destin ?

vendredi 7 mai 2021

Au salon

 


  Elle comprend qu’elle ne va pas pouvoir lutter plus longtemps, la coiffeuse a des arguments de poids.

   Madame Panicot ! Vos cheveux gris sont ternes, mais ternes, ils ressemblent à de la filasse (de la filasse ! Elle exagère), je vous assure que des mèches blond-cendré éclaireraient vos cheveux, leur donneraient du volume en les sculptant, les sublimeraient.

     Je veux juste une coupe…

     Faîtes-moi confiance, parfois un petit rien peut tout changer

     Je suis un peu pressée…

      Il faut prendre du temps pour soi à votre âge (Mon âge ! qu’est-ce qu’il a mon âge ?)

Madame Panicot, à court d’arguments, hoche la tête de haut en bas ce qui peut passer pour un acquiescement, la coiffeuse sourit et s’échappe dans l’arrière-boutique pour mitonner la préparation miracle.

Maintenant, enveloppée dans un grand peignoir en nylon noir, elle rumine sa mauvaise humeur. Dans le miroir implacable qui lui fait face elle ne se reconnaît pas. C’est une piètre  héroïne de science-fiction, la tête entourée de papillotes en papier d’aluminium qui la regarde d’un air funèbre. Il faut attendre que la couleur « prenne ». Madame Panicot n’est pas patiente, elle soupire, se tortille, s’efforce de brouiller son reflet en louchant pour y voir flou. Le souffle bruyant des sèche-cheveux, le bruissement des papotages ininterrompus, les sonneries intermittentes des téléphones, les odeurs mêlées des produits capillaires la plongent bientôt dans un état proche de l’hypnose.

     Madame Panicot ! Madame Panicot ! Vous dormez Madame Panicot ? Vous pouvez passer au bac.

Enfin ! Le début de la délivrance… Les papillotes sont ôtées une à une… L’eau tiède emporte avec elle la mixture verdâtre qu’il faut rincer longuement. La coiffeuse est contente du résultat, tant mieux,  Madame Panicot veut juste sortir au plus vite mais il y a encore la coupe. Comme ceci ou comme cela ? Un carré ou une coupe dégradée? La frange ou une mèche? Moins longs ou plus courts ? Ces questions hautement existentielles épuisent Madame Panicot qui laisse carte blanche à la coiffeuse.

Le brushing lui a paru interminable, chaque mèche a été tirée, enroulée dans un sens puis dans l’autre, aplatie, gonflée… Il paraît que le résultat est splendide.

Dehors le ciel est d’un  bleu triomphant, au-dessus des toits, quelques nuages blancs obstinés se forment et, vaincus, disparaissent aussitôt.