vendredi 4 juin 2021
Un matin pas ordinaire
dimanche 30 mai 2021
La ratatouille de Madame Panicot
Matin lumineux. Le printemps triomphant s’épanouit au jardin. Habillée, pomponnée dès huit heures du matin, Madame Panicot s’apprête à cuisiner pour un invité qui revient d’un pays lointain qu’on appelle Le Passé.
Elle pleure toujours un peu lorsqu’elle émince des oignons mais aujourd’hui ses larmes sont aussi causées par l’émotion. Briochon ! Briochon a téléphoné ! Les oignons sont dans la cocotte, ils se mettent à chanter gentiment dans l’huile d’olive et ça commence déjà à sentir bon. Il y a la ratatouille ordinaire et il y a La Ratatouille de Madame Panicot qui pense que la ratatouille est un art. Briochon ! Prononcer ce nom lui donne des palpitations. Un demi-siècle est passé… Les poivrons viennent de rejoindre les oignons dans l’huile d’olive. Madame Panicot touille…touille les légumes et ses souvenirs. Ce passé qui surgit de l’oubli, est-ce une bonne chose ? A l’époque, Briochon croyait qu’elle était amoureuse de lui. Les aubergines et les courgettes ont frit séparément. Elle le menait par le bout du nez. Maintenant les légumes sont rassemblés dans la cocotte où, avec amour, ils se mélangent, échangent leur parfum, se fondent l’un dans l’autre. Les tomates ! Elle a oublié d’acheter des tomates ! Au fond du placard, Madame Panicot trouve une boîte de tomates pelées. Une conserve dans sa ratatouille ! Consternation et confusion des sentiments. Est-il bien conservé Briochon ou est-ce un vieux monsieur chenu ? Elle ajoute avec réticence les tomates sorties de la boîte et une feuille de laurier, ne pas oublier le sel. Impossible de se souvenir de son prénom. Elle l’a toujours appelé Briochon, parfois « Brioche au sucre » et alors il fondait ce gros naïf. Ajouter la gousse d’ail en chemise. Comment va-t-il être habillé ?...et le brin de thym. C’est fini. Il n’y a plus qu’à attendre et laisser mijoter… mijoter… longtemps… 50 ans qu’il mijote Monsieur Briochon.
mardi 25 mai 2021
Le rêve de Monsieur Briochon
vendredi 7 mai 2021
Au salon
Elle comprend qu’elle ne va pas pouvoir lutter plus longtemps, la coiffeuse a des arguments de poids.
– Madame Panicot ! Vos cheveux gris sont ternes, mais ternes, ils ressemblent à de la filasse (de la filasse ! Elle exagère), je vous assure que des mèches blond-cendré éclaireraient vos cheveux, leur donneraient du volume en les sculptant, les sublimeraient.
– Je veux juste une coupe…
– Faîtes-moi confiance, parfois un petit rien peut tout changer
– Je suis un peu pressée…
– Il faut prendre du temps pour soi à votre âge (Mon âge ! qu’est-ce qu’il a mon âge ?)
Madame Panicot, à court d’arguments, hoche la tête de haut en bas ce qui peut passer pour un acquiescement, la coiffeuse sourit et s’échappe dans l’arrière-boutique pour mitonner la préparation miracle.
Maintenant, enveloppée dans un grand peignoir en nylon noir, elle rumine sa mauvaise humeur. Dans le miroir implacable qui lui fait face elle ne se reconnaît pas. C’est une piètre héroïne de science-fiction, la tête entourée de papillotes en papier d’aluminium qui la regarde d’un air funèbre. Il faut attendre que la couleur « prenne ». Madame Panicot n’est pas patiente, elle soupire, se tortille, s’efforce de brouiller son reflet en louchant pour y voir flou. Le souffle bruyant des sèche-cheveux, le bruissement des papotages ininterrompus, les sonneries intermittentes des téléphones, les odeurs mêlées des produits capillaires la plongent bientôt dans un état proche de l’hypnose.
– Madame Panicot ! Madame Panicot ! Vous dormez Madame Panicot ? Vous pouvez passer au bac.
Enfin ! Le début de la délivrance… Les papillotes sont ôtées une à une… L’eau tiède emporte avec elle la mixture verdâtre qu’il faut rincer longuement. La coiffeuse est contente du résultat, tant mieux, Madame Panicot veut juste sortir au plus vite mais il y a encore la coupe. Comme ceci ou comme cela ? Un carré ou une coupe dégradée? La frange ou une mèche? Moins longs ou plus courts ? Ces questions hautement existentielles épuisent Madame Panicot qui laisse carte blanche à la coiffeuse.
Le brushing lui a paru interminable, chaque mèche a été tirée, enroulée dans un sens puis dans l’autre, aplatie, gonflée… Il paraît que le résultat est splendide.
Dehors le ciel est d’un bleu triomphant, au-dessus des toits, quelques nuages blancs obstinés se forment et, vaincus, disparaissent aussitôt.
samedi 17 avril 2021
Sans e mais pas sans bruits
La fois où la nuit tomba trop tôt…
Tout à coup, il fit noir. Un noir profond. Un noir absolu qui s’infiltra partout. L’Obscur s’abattit sur maisons, villas, isbas, tipis, igloos, tout disparut. Plus un bruit… Puis, soudain, un hibou craintif poussa son cri, un cabot grognon aboya, un chat miaula sans raison, un crapaud surpris coassa. Au loin, un carillon ravi carillonna… Alors un chant inouï monta dans la nuit…
… Maou Maou Kôa Wouaf Kôa Kôa Hou Maou Hou Hou Waouf Diling Dong Ding Maou Kôa Ding Dong Chut ! Chabadabada Chuuuuuut.
Dormons... Raivons !
dimanche 11 avril 2021
Les trois jours de Madame Panicot
Trois jours !
Trois jours qu’elle sinue, évite, enjambe, louvoie, se faufile entre les piles, les tas, les monticules de livres écroulés sur le sol.
Il y a trois jours, Madame Panicot a entrepris de réorganiser sa bibliothèque. Les étagères sont vides, dépoussiérées, les livres attendent à terre, il ne reste qu’à les ranger, les aligner, les classer, les ordonner, les faire tenir sur les étagères devenues trop petites. Il faudrait en jeter ! En jeter ! Elle regarde avec tendresse les volumes qui s’éparpillent dans un joyeux désordre à ses pieds. Elle les aime tous. Les vieux cornés et jaunis, ceux lus et relus, ceux qu’elle ne relira jamais, ceux qu’elle n’a jamais réussi à lire, ceux offerts, ceux perdus puis retrouvés par hasard, ceux qui ont changé sa vie, ceux qu’elle a oubliés… Tous sont ses compagnons depuis si longtemps... Madame Panicot sentant qu’elle devient nostalgique pose Les Fleurs du Mal qu’elle était en train de feuilleter, acheté il y a des dizaines d’années lorsqu’elle était lycéenne et s’attaque vaillamment à la poursuite du rangement commencé depuis trois jours.
Dans toute bibliothèque qui se respecte, les livres sont rangés de gauche à droite et par ordre alphabétique. Chercher. Les auteurs dont les noms commencent par A. Empiler. Par B. Entasser. Peut-on mélanger les éditeurs ? Ranger par taille ? S’en tenir au format poche ? Les C. Camus, Cendras, Colette. Accumuler. La tâche est immense. Quand elle arrive à la lettre F, un point de migraine a commencé à battre sur sa tempe gauche. Flaubert. Madame Bovary, Les trois contes, l’éducation sentimentale… Mais où est passé Salammbô ? Prêté ? Perdu ? Ailleurs ? Les livres ont une âme, ils bougent, c’est bien connu, ils changent de place, changent de mains, passent d’un lecteur à l’autre, dorment quelque temps sur une étagère puis repartent. Vouloir les ranger, les enfermer dans un ordre établi est idiot se dit Madame Panicot. Cette pensée soudaine, venue comme une illumination l’apaise. Elle prend les livres et les placent comme ils viennent, les grands formats, les petits, les épais comme un dictionnaire, les tout minces, les rouges, les blancs, les jaunes, les multicolores. C’est vite fini. Si quelqu’un était venu avant ces trois jours de fièvre et revenait maintenant, il ne verrait certainement aucune différence pourtant Madame Panicot est satisfaite. Plus un livre ne traîne sur le sol et les étagères disparaissent avec gaîté sous le charmant chaos des livres.
mercredi 17 mars 2021
IL y a des jours
Il y a des jours boiteux. Sans raison particulière, ce matin Madame Panicot s’est réveillée dans un grand état de tristesse. Ce n’est pas dans sa nature, elle est, la plupart du temps d’un caractère enjoué. Trop lucide pour être naïvement optimiste elle a décidé une bonne fois pour toute de jouir de ce que la vie lui offrait.
Alors pourquoi y a-t-il des jours ou l’on se réveille avec cette angoisse qui pèse comme une bête dans la poitrine ? Un mauvais rêve peut-être, oublié dès l’éveil en laissant ce sentiment de peur, de danger immédiat. Madame Panicot pose son front sur la vitre fraîche de la porte-fenêtre. La terrasse entourée de plates-bandes qui lui tient lieu de jardinet baigne dans une lumière incertaine. Il ne fait plus nuit, il ne fait pas encore jour. Rien ne bouge. Le calme avant quoi ? D’une main moite, Madame Panicot ôte une mèche de cheveux gris qui tombe devant ses yeux. Elle n’a envie de rien et cet état la surprend, l’inquiète. Aurait-elle envie de fraises ? Non. Envie d’une promenade ? D’aller faire quelques courses ? Il faudrait pour cela qu’elle ait envie de faire sa toilette et de s’habiller. Envie d’une poitrine d’homme contre laquelle s’appuyer ? Oh non, elle n’a plus ce genre d’envie depuis trente ans. Depuis qu’elle a demandé le divorce pour se séparer d’un homme qu’elle n’aimait plus et depuis elle a appris à aimer cette liberté qui fut une maigre compensation à la solitude.
Avoir envie, c’est désirer, se sentir en vie. A ce stade de son introspection, Madame Panicot se dit qu’elle n’a envie de rien ce matin mais qu’elle est en vie. Vaut-il mieux être ou avoir ? Avoir envie ou être en vie ? Le jour pâle se lève au-dessus des toits endormis, chasse la nuit qui résiste encore tapie sous les feuillages. La lumière maintenant est un léger voile qui enveloppe doucement les arbres. De diaphanes filaments roses apparaissent à l’est. Madame Panicot n’a toujours pas beaucoup d’envie mais elle se sent en vie. Il y a des jours où il ne faut pas trop en demander.