vendredi 13 novembre 2020

 La vie c’est :

Un départ-une arrivée

Et au milieu, des moments suspendus, un cœur qui bat, une respiration, un cri, un battement d’ailes, un frémissement, un chant, un souffle dans le silence, un frisson…

 

La vie c’est :

Un départ-une arrivée

Et au milieu, un imbroglio de fils qui se croisent, s’enroulent, s’embrouillent, se tricotent, se tissent, se séparent, se tendent, se détendent dans un jeu complexe de rencontres. Et l’ouvrage se termine quand l’espace et le temps se rejoignent dans le vide.

 

La vie c’est :

Un départ-une arrivée

Et au milieu, une spirale en mouvement, elle démarre en un point densifié et se déplace vers les hauteurs pour relier ciel et terre.

 

La vie c’est :

Un départ-une arrivée

Et au milieu, une source née des épousailles entre l’eau et la montagne, un torrent qui dévale les pentes, traverse les plaines en méandres et s’étale en eau dormante.

 

La vie c’est :

Un départ-une arrivée 

Et au milieu, une évolution dans un juste équilibre, une subtile interaction entre des molécules qui se nourrissent, se protègent, croissent et se reproduisent. Elles se disputent des territoires en guerroyant et s’imprégnant au passage de ce qui leur est donné.

 

La vie c’est :

Un départ-une arrivée

Et au milieu, un élan venu d’on ne sait où. C’est un cheval fou qui caracole sur des sentiers de bosses et d’ornières. Dans les labyrinthes, il se fraie un chemin, il rencontre des ogres, des lapins, des princesses et des sorcières, des senteurs et des saveurs, il bâtit des châteaux, se repose dans des chaumières, il cherche des licornes, connait des cadeaux et des fardeaux. Il finit par reprendre son souffle, il retrouve la pulsation de l’univers et atteint le pré de l’unité. Avant de devenir Pégase, il murmure à l’oreille de ses congénères : « la vie c’est… » 

mardi 10 novembre 2020

 

A la plage

C’est une image qui fait du bien à regarder en cette période de confinement.                                           Une plage dans une lumière de  fin d’après-midi, le soleil est encore haut, la mer clapote gentiment, à l’horizon flâne un voilier aux grandes voiles blanches. Sur le sable blond, deux enfants, un adolescent et un homme encore jeune prennent un bain de soleil. Ils sont nus, le corps abandonné, heureux. Pas de sacs de plage, pas de serviettes. Beauté des corps. C’est une scène intemporelle. Elle me rappelle ma plage des années 70. Les folles années de l’après 68. La liberté, notre leitmotiv… La liberté de penser, la liberté sexuelle, la liberté de vivre comme on l’entendait et surtout pas comme les générations précédentes. Pratiquer le naturisme n’était pas un acte militant. C’était une évidence. Brigitte Bardot chantait «  Nue au soleil exactement ». Le corps libéré.                                                                           Ce temps dont je vous parle me semble bien lointain. Le tourisme s’appelait  les vacances, les Marques des vêtements n’utilisaient pas les corps comme supports publicitaires… Il valait mieux être que paraître, du moins on le croyait.

(A partir d’une reproduction de John Singer Sargent)

Lilou

 

 

dimanche 8 novembre 2020

Un pourcent

Un pourcent. C'est peu. C'est rien.

Un petit pourcent, qui s'en soucie ?

Personne.

Mais un pourcent, ça fait peut faire beaucoup,

Quand c'est un pourcent de beaucoup.

Un pourcent de cent, ça fait un.

Un pourcent de mille, ça fait dix.

Un pourcent d'un million, ça fait dix-mille. C'est pas mal !

Et un pourcent de soixante-sept millions, me direz-vous, ça fait combien ?

Et bien ça fait six-cent-soixante-dix-mille. Ce n'est pas rien.

C'est même beaucoup, en fait.

Méfiez-vous des nombres, ou plutôt de ceux qui les disent.

Les nombres ne mentent pas, quoi qu'on en dise,

Mais ceux qui les disent en abusent, souvent,

Et leur font dire le contraire de ce qu'ils disent vraiment.

Un pourcent, c'est peu, c'est beaucoup, ça dépend.

Faites attention, dorénavant.

Portrait N°14

Horace McGallan a douze ans quand il commence à apprendre à lire. Toute sa vie il gardera ce retard comme un cicatrice honteuse, un fardeau dont seuls ses plus proches —et plus anciens— compagnons connaissent l'existence et le poids.

Horace nait en Écosse, dans une ferme non loin de Campbelltown, sur l'île de Gigha. À cette époque on y parle encore gaélique, bien que l'anglais se fasse de plus en plus prégnant. Même s'il se pare plus tard d'un queen english tout à fait respectable, quelques verres de scotch natal suffiront sa vie durant pour que sa langue maternelle ressorte comme un diable de sa boîte.

Horace devient riche, immensément riche, mais personne ne sait vraiment comment. On perd sa trace le jour de ses vingt-et-un ans, alors qu'il travaillait chez un imprimeur de Glasgow, et il réapparaît cinq ans plus tard dans la bonne société londonienne, à la tête d'une fortune dont personne n'est capable, à l'époque, d'évaluer ni la taille ni l'origine.

Horace décède deux ans plus tard, dans son lit. Aucune information officielle ne filtre sur les circonstances, mais la rumeur rapporte de nombreux détails étranges, certains revenant de manière insistante : le visage du mort serait figée dans une expression d'horreur ; un organe serait manquant, le cœur le plus souvent ; la pièce sentait les algues et la mer quand la bonne qui l'a trouvé est entrée ; tous les miroirs étaient brisés. Conformément à son testament, sa fortune fut donnée à diverses bonnes œuvres, à l'exception d'une collection d'œuvres d'art exotiques que personne n'a jamais pu retrouver.

Rêves

Toyo aime les pommes, le punk celtique et les diabolos menthe.

Maggie joue de la trompette, mets du piment dans tous ses plats et nage 5 km tous les matins.

Sam parle en phrases de moins de 5 mots, a lu le Cohen-Tannoudji de mécanique quantique deux fois, et est adjudant-chef dans le 40ème Régiment d'Artillerie.

Le rêve de Toyo

Je suis à la plage. Il fait nuit, mais la Lune est pleine et illumine le sable comme en plein jour. Seule la mer reste noire. L'écume des faibles vagues luit comme des feux de voitures sur l'autoroute, et soudain j'entends le coucou qui résonne : il sonne quatorze heures, deux fois, avec un son de cloche fêlée qui pleure. Mes mains sont rouges. Elles pleurent elles aussi, et leurs larmes tombent sur le sable qui les absorbe et se transmute ainsi en poussière d'or. Le vent se lève et les chasse, il souffle le sable jusqu'à la roche, jusqu'aux squelettes enfouis des monstres de l'ancien temps. J'ai peur qu'ils se réveillent, et en même temps j'en ai terriblement envie. Je souffle dans cornemuse, la gonfle et sous mes doigts le chant de Sammain retentit. La porte d'Avalon est ouverte, son noir resplendit sur le noir des flots, et Dana elle-même vient à ma rencontre. Elle porte les traits de Maggie, elle chante sur ma cornemuse, et son murmure est tel que je dois souffler comme Éole dans un voilier pour ne pas me laisser emporter. Elle pleure elle aussi, se penche sur moi et prend mon visage entre ses mains, chuchote à mon oreille, d'une voix douce comme le tonnerre :

« As-tu vu l'œil de ton père ? »

Le rêve de Maggie

Je cours. Je suis sur une route sans fin, droite comme ma mère, un couloir de bitume avec une ligne blanche au milieu. Je suis la ligne, je fais attention à ne pas m'écarter, je suis un funambule au-dessus d'un abîme d'encre, le moindre faux-pas et je me perds pour toujours. Droit, toujours tout droit, sans cesse, sans repos, je cours et je cours et je cours sans m'arrêter, sans respirer, sans penser. Je cours et c'est tout.

Il n'y a plus rien autour, que le feu au bout, un soleil de fer blanc qui sonne creux, une cloche fêlée dont le ding dong ne parvient pas à percer les ténèbres dont je m'extraie à perpétuité. Je suis en équilibre entre silence et son, entre ombre et lumière, entre début et fin. Les deux veulent m'engloutir et je ne sais pas lequel vaut mieux, alors je reste perchée, en mouvement pour l'éternité, pour ne pas tomber d'un côté et y rester piégée.

Un oiseau se pose sur mon épaule. Un martin-pêcheur. Il ressemble à Sam. Il pépie avec sa voix :

« Prend garde : devant se trouve hier. »

Le rêve de Sam

Je suis dans une pièce aux murs rouges. Ou bien est-ce la lumière. Peu importe. J'entends mon cœur battre. Le sang qui pulse avec la lumière. Stroboscope interne. Cliché freudien. Je crache

Je suis dans une pièce aux murs verts. Ou bien est-ce la lumière. Peu importe. Il y a du vent, une brise qui vient de nulle part. Qui ne peut être réelle ; sans fenêtre, pas de vent. Elle sent la rosée. Les prés aux champignons. L'automne des sapins. Elle sent dehors, alors que je suis dedans. Paradoxe de mauvais rimbaldien. Je renifle

Je suis dans une pièce aux murs jaunes. Ou bien est-ce la lumière. Peu importe. Il fait chaud. Le sol est mou, du beurre fondu. Je le sens sur ma langue. Ma peau est huileuse. Je m'enfonce je crois bien. Sables mouvants de pacotille. Terreur d'enfant que je ne suis plus. Que je n'ai jamais été. Je lève les yeux au ciel

Je suis dans une pièce aux murs blancs. La lumière me brûle les yeux à l'azote. Peu importe. Il y a un homme devant moi. Toyo. Non, pas Toyo, quelqu'un qui voudrait que je le croie. Je joue le jeu. Personne n'est dupe. Je suis attaché à une table. Il veut me parler, mais je ne comprends pas sa langue. Elle fourche. Iris jaunes, verts, rouges. Kaléidoscope. Je tombe. Je vole. Je

Je suis dans une pièce aux murs rouges.

Biographie

1987, il naît, à l'ouest, sans rien de bien nouveau. 1994 il devient breton, bien qu'il l'était déjà avant, sans toutefois le savoir. Cette reconnaissance viendra bien plus tard, lorsqu'il percera le mystère du parler de ses aïeux. Comme en préparation du nouveau millénaire, en 2000 sa famille descend dans le sud-ouest, puis 2002, déçue sans doute, remonte s'installer en Anjou. 2008, notre héros et ses comparses s'infligent sciemment une période capitale pour s'enfoncer dans les arcanes du Savoir, sans la certitude de ne s'y perdre corps et âme. Fidèle à sa neurasthénie, il choisit une spécialité fondée par un suicidaire, et commence son enracinement dans les marges frontières. 2013, en ayant assez du gris bétonneux, c'est l'exil méditerranéen, sans filet et sans un regard en arrière. L'atterrissage est rude, tumultueux, avec moult égratignures. Est-ce le soleil, la mer, le blond la brune et l'italienne ? Toujours est-il qu'il finit par s'y faire, s'y plaire. 2016, direction les terres teutonnes. Köln. Exil choisi qui libère. Lui qui était un Breton méditerranéen y ajoute une touche de kölsch. Parce que pourquoi pas. L'esprit du Karneval lui sied, il apprend la langue en même temps que les chansons. Alaaf ! Il y fait des rencontres aussi. Dont une en particulier. 2018, retour à Massilia, pour de bon cette fois, la faute à la chance qui ne lui a jamais fait défaut pour ce genre de pari. Et la suite ? On verra. Le futur n'est pas écrit.

samedi 7 novembre 2020

 Devant les tableaux

Le jour détesté est arrivé, on nous a conduits chez Mr Peltrone, le photographe de la grand- rue.

Je ne voulais pas figurer à ses côtés mais personne ne m’écoutait. La tradition des photos de famille, impossible de déroger à cette mascarade.

On nous avait coiffés avec soin, Léonie surtout. Antoinette, notre nurse prenait plaisir à lisser cette longue chevelure, à domestiquer les mèches dans des rubans de satin. Elle lui murmurait à l’oreille : « Que vous êtes belle mademoiselle ! » je feignais de ne pas entendre,  je souffrais en silence. Des heures à ajuster les plis de la robe pendant que je me débrouillais seul avec mon costume, il est vrai que c’était plus facile, j’avais l’habitude, c’était le même habit triste de tous les dimanche, veste noire et col blanc. Léonie,elle, avait droit aux couleurs, sa garde robes fournie se déclinait en rose, vert d’eau, bleu azur, lilas.

La position fût vite trouvée, Léonie au centre, de face, dans la lumière, elle ne pouvait être qu’au centre, elle était au centre de tout. Léonie brillait du regard des autres. On me fit prendre une posture sur le côté, en retrait pour ne pas faire ombrage. Je devais la regarder en souriant mais ça je ne pouvais pas, on ne pouvait pas me demander ça, jamais.

Elle m’avait tout pris, même mon père qui n’était pas le sien. J’ai passé toute mon enfance en pension et elle, elle occupait la maison.

Maintenant que Léonie n’est plus, je la regarde avec tristesse et amertume. Il m’arrive d’essuyer une larme dans le sillon d’une ride.

(peinture 7)

 


Enfin seule, elle s’est échappée, le livre bien caché.

Sous le voile de pureté, de sagesse ordonnée

Elle va retrouver les émois, les exploits, l’ailleurs

Un moment pour elle, pour s’évader, oser rêver.

Sous le jupon, le grand frisson

Devra-t-elle demander pardon ?

(peinture 4)