mercredi 23 mai 2018

Ma vie




Je suis la brosse à dents d'Antoine.

A me voir posée dans mon gobelet sur le lavabo personne n'aurait imaginé ce que j'ai connu du monde.

Je passerai sous silence ma vie dans un étui en plastic au rayon hygiène d'un supermarché. Et pourtant j'en ai vu des visages m'examiner dubitativement.

J'ai connu le cabas de la mère d'Antoine. C'est elle qui m'a sortie de mon état de marchandise. Arrivée chez elle, elle m'a déballée et m'a brandie sous les yeux ahuris d'un grand dadais de quinze ans : « Antoine, maintenant ça suffit. D'accord, tu as du poil au menton, ce n'est pas une raison pour puer de la bouche comme tu le fais. Dorénavant tu te serviras de cette brosse rouge (elle m'avait choisie rouge) matin et soir. Et elle m'a déposée dans un gobelet sur le lavabo de la salle de bain.

Dès le soir j'ai fait connaissance avec la bouche d'Antoine. Ça sentait très mauvais, les dents se chevauchaient un peu, certaines avaient de vilains petits trous noirs. Mais on me demandait de frotter et je frottais, j'usais mes poils tout neufs.

Puis j'ai connu d'autres parties du corps d'Antoine: ses ongles, pieds, mains, ses oreilles derrière les pavillons, ses petits cheveux dans la nuque, son dos parfois, je sais, je gratte très bien. Et j'en passe!

Et puis j'ai voyagé dans sa poche. Il m'aimait de plus en plus. Il m'a prêtée. J'ai connu une bouche de fille, les dents étaient plus blanches, la langue rose et délicatement pointue. On m'enduisait d'une crème qui sentait bon.

Je crois qu'en fait, des bouches de filles, j'en ai astiqué plusieurs. J'avais ma préférence mais Antoine ne me demandait pas mon avis.

J'ai passé beaucoup de temps dans sa poche, je n'aimais pas ça car je ne voyais rien.

Et puis un jour je suis passée à travers un trou, ai longé une jambe poilue, et suis tombée dans un caniveau. Il y avait de l'eau. L'eau, j'aime bien. Elle coulait vite, j'avais à peine le temps d'admirer les immeubles, les magasins qui défilaient.

Nouvelle chute, interminable, dans une bouche d'égout. Je suis au fond, je suis triste à en mourir, je me décompose...

lundi 14 mai 2018

partage de souvenir de balade

Partage de souvenir de balade

Photo 1 : Admire cette lumière éblouissante qui nous accompagnait ce jour- là. La route sinueuse serpente dans la végétation jaunie par le soleil, tu ne vois pas un arbre, impossible de se mettre à l’ombre. La voiture longeait la roche grise à nu, imagine ma peur ! Et là, on s’est engagé sous cet éperon rocheux en arc sur la chaussée. En contre bas le ravin, on soupçonne un torrent fougueux tout au fond.

Photo 2 : Tu peux remarquer comme le paysage s’est adouci, les roches se sont écartées pour nous accueillir dans une étroite vallée. Regarde comme l’herbe est verte soudain, tu peux presque sentir la fraicheur des arbres au bord de l’eau. Tu as deviné, le torrent s’est assagi, il est devenu rivière et se repose dans la verdure. Tu peux presque l’entendre chanter. Les oiseaux gazouillent, ils se sentent protégés, nous aussi.

Photo 3 : Tu aperçois en bas à gauche ce grand toit surmonté d’un clocher, et ces murs jaunes d’or, tu distingues aussi les arcades régulières décorées de torsades et bien là, malgré notre curiosité aiguisée, impossible de descendre. On a laissé la voiture et on est descendu à pieds par le sentier, tu le vois sous l’églantier.

Ecoute et photo 4 : Sous l’églantier, se dressait un banc de pierres, tu ne peux pas le voir, j’ai mal cadré la photo. Ce n’est pas important, l’important ici, c’est la musique qui montait jusqu’à nous. Le credo d’Arvo Part, de quoi rendre mystique le plus convaincu des incroyants. On est descendu jusqu’au monastère, la musique est de plus en plus présente, on entre. Un enregistrement. Tu te rends compte d’une chance. Lis sur le camion : « France musique », tu reconnais aussi tout ce matériel. Nous, tu ne peux pas nous voir, on est discret, on s’est fait tout petit , dans la nef. Magnifique !
Ecoute, je l’ai acheté évidemment. Comme dans tout monastère, il y avait une boutique.
Je vais te faire entendre aussi un Salve Régina exceptionnel enregistré ici à Sylvannes.

Ne regarde plus rien, ferme les yeux et écoute.

un jour, un lac

Un lac, tout près, un lac somme toute très commun, un lac citadin. J’ai souvent rendez- vous avec lui. Les arbres somptueux s’y reflètent, une plongeuse blanche se mire dans ses ondulations, canards et mouettes se partagent le ciel et le fil de l’eau. Le long des berges un grand calme règne pendant mes visites du matin, juste quelques ragondins agitent leurs moustaches sur mon passage. Quand mon œil veut soudain fixer une image dans le temps, je fais l’effort d’un cliché dans l’idée de le partager. Mais ce jour -là, le cliché est en moi.
Lovée sous les géants platanes une guinguette s’est faite mienne, elle est devenue le petit coin tranquille où on se pose entre amies, le serveur est gentil, on embrasse tout le lac du regard, il nous offre sa vie, les barques se balancent le long du ponton, les moineaux picorent les miettes, il fait bon.
Ce jour-là, il a pris une teinte particulière, mes enfants, mes petits- enfants, tous réunis. Je les ai conviés dans mon refuge autour d’une crêpe sucrée. Les conversations sont enjouées, on s’est retrouvé là, paisibles. J’ai trouvé un point de ralliement, un petit coin où les souvenirs sont absents et laissent place à la vie devant.

samedi 21 avril 2018

Diatribe


C'est le jour du ramasse-bourrier, il va roler dans la matinée pour ravouiller les berlauderies pleines d'urée. Il faudra que je le bouine, ce souanoux renaré, que je lui dise ce que je pense, à ce tiragnard. Non mais!

 

jeudi 12 avril 2018

Quand l'enfance questionne la maturité


  • Alors, vraiment, tu as eu une enfance heureuse?
  • Oui, j'ai toujours pensé, jusqu'à aujourd'hui, que j'avais eu une enfance heureuse.
  • Comme ça? Tu te revois enfant et tu vois une petite fille gaie, souriante, respirant le bonheur ?
  • En gros, oui.
  • En gros ?
  • Fille unique, désirée, choyée, gâtée, bonne élève, des vacances, des amies, que souhaiter d'autre ?
  • Oui, que souhaiter d'autre ? Maintenant, quand tu y repenses, là, spontanément, tu ne peux pas dire qu'il n'y a pas un souhait non exaucé, pas un regret ?
  • Un regret, pourquoi un regret ? C'est trop tard...
  • Mais pourtant, ose ouvrir la porte, tout doucement... Ça ne te fera pas de mal...
  • Que veux-tu savoir, petite fille? Savoir pourquoi tu pleurais le soir dans ton lit? Savoir pourquoi certains rêves te faisaient peur?
  • Je voudrais savoir pourquoi tu n'as conservé que les bons souvenirs. Personne n'a que de bons souvenirs.
  • C'est un choix. C'est sûrement un choix. J'étais une petite fille heureuse et voilà. Rien à redire. Passons à autre chose. Vivons notre vie. Et tant pis si je veux oublier les fissures dans les fondations de la maison familiale.
  • Les fissures. C'est beau, parfois, les fissures... Ça respire.

lundi 9 avril 2018

ouvre la porte

Ouvre la porte
Elle est assise sur le canapé, elle pleure, elle est secouée de sanglots, une rupture sans doute, elle inonde son mouchoir.

Ouvre la porte
Ella a les yeux bouffis mais elle ébauche un sourire, elle cherche un disque, elle écoute:"c'est extra.."
à tue tête, la fenêtre est ouverte.

Ouvre la porte
Elle s'est déshabillée, elle a ôté ses chaussures à talons, elle est magnifique dans son une nuisette de dentelle noire. Elle ondule.

Ouvre la porte
Elle a baissé la lumière, elle danse sur la table au son du saxo.

Ouvre la porte
Elle a défait ses cheveux, elle boit une bière, la tête renversée, c'est une liane.

Ouvre la porte
Elle tourne, elle est habitée de sensualité, une légère transpiration perle sur son front. Léo Ferré chante jusque dans les arbres du parc.

Ouvre la porte
Il a craqué, il est monté, ils se sont aimés.
C'est extra

réponse à ma question

- Tu te souviens du chemin choisi pour ton devenir?
- oui, je l'ai choisi ce métier, en connaissance de cause, c'était ma voie.
-En es-tu bien sûre? tu te rappelles de Melle Lemagne, ton professeur de sciences?
-Oui, une belle femme, elle m'aimait bien, moi aussi et alors?
-Et ce qu'elle te disait, tu t'en souviens, la biologie, vous êtes faite ça, la famille vous avez le temps.
- C'est si loin tous ces discours! Et puis je l'aimais mon homme, on avait d'autres projets.
- Ces émois que tu ressens devant les herbiers, les collections de minéraux, c'est pas sans raison.
-Des souvenirs agréables, un intérêt pour le monde vivant, c'est tout.
-Tu crois que c'est pas plus profond que ce que tu veux bien dire. Pourquoi Marie Curie, Pasteur, Henri Fabre occupent ils ton esprit?
- Des lectures de jeunesse sans plus.
-Non, je sens en toi une sorte d'ébullition quand tu évoques ces noms.
- Tu as sans doute raison, j'aimais les microscopes, les labos et alors.
-Alors tu n'as pas de regret quelque part?
- Non, " la recherche ce n'est pas pour nous,la faculté pas notre monde", c'était bien ancré dans ma tête. Et occuper les bancs de université en s'appelant madame, inconcevable! Enlever ça de la tête des enfants et leur dire"tout est pour vous" , voilà mon chemin, tu comprends, je ne crois pas y être parvenue tout à fait mais je pense avoir semé quelques graines.
-Rassure toi, quelques une auront germé et toi tu as toujours l'esprit curieux de la garance voyageuse.
C'est bien ainsi