lundi 16 novembre 2020

La vie c'est quoi ?

La vie c'est une tache verte sur une roche noire.

La vie c'est une soupe brune entre deux vagues, un mouvement au coin de l'œil qui ne suit pas les règles de l'immuable, qui s'en extrait et brutalise l'ordre du monde par son élan imprédictible.

La vie c'est un petit lézard qui prend le soleil sur un banc moussu.

La vie c'est une abeille noire qui vogue de pissenlit en digitale, de trèfle en lavande en œillet en euphorbe ; un bourgeon de châtaigner qui débourre ; un gardon qui gobe une mouche ; une disamare d'érable qui tombe en tourbillonnant.

La vie c'est un enfant qui pleure parce qu'il est tombé du toboggan ; un type bourré que son pote ramène chez lui ; une femme enceinte qui attend dans le froid.

La vie c'est une vague qui emporte un surfeur ; un aigle qui attrape un lapin ; un cafard qui se noie. C'est la tuberculose qui fait tousser un bébé ; une baïonette plongée dans le ventre de l'ennemi ; des asticots dans un charnier.

La vie c'est une prolifération de staphylocoques dans une jambe cassée par un obus ; c'est la jambe qu'on ampute pour stopper la gangrène ; c'est la bombe qui tombe sur l'hôpital ; c'est la poignée de main qui met fin à cette guerre-là ; c'est l'insulte qui relancera la suivante.

La vie c'est l'herbe qui repousse au milieu des cendres, le rat qui sort de son trou pour aller chiper un bout de pain moisi, le gamin qui le chasse d'un coup de pied pour pouvoir le manger à sa place.

La vie c'est plus d'une naissance pour un décès.

La vie c'est un bateau qui touche terre, un insecte qui s'échappe, une colonie qui s'installe, une maladie qui se répand.

La vie c'est le chaos.

La vie ce n'est pas l'équilibre, c'est une fuite en avant, un déluge, des cascades entremêlées qui tuent autant qu'elles meurent et changent autant qu'elles naissent.

La vie c'est le mouvement, c'est la fin qui permet le début, le début qui impose la fin.

La vie c'est la lutte, le combat pour la survie, à chaque instant.

La vie ce n'est pas le repos, contrairement à la mort.

La vie c'est aller plus loin, au détriment des autres parfois. Souvent. Au détriment de soi aussi.

Echos de la semaine

 Un doigt de lumière 

pare le ginkgo pensif

d'une cape d'or

                                                                                                                                                                                                                         

         

Clair matin d'automne

les toits alourdis de rêves

s'étirent au soleil

dimanche 15 novembre 2020

Six phrases cherchent texte

 Une route encaissée entre deux talus herbeux. De loin en loin des lampadaires y diffusent des ronds de lumière qui forment une bordure somptueuse de points jaunes. Coin Coin est mort hier. Coin Coin c'est l'oncle Charles qu'on appelait ainsi parce qu'il élevait quelques canards. Il y a longtemps qu'on n'est pas revenu. A la sortie du train, le jour est tombé d'un coup, emportant avec lui la nature. La nuit est très noire. Si on tend le bras loin devant soi, on ne voit pas le bout de ses doigts. Au loin, une vieille maison, indistincte, noire dans la nuit noire, mais on sait qu'elle est là. Aucune lumière n'y brille. on marche le corps à peine animé. C'est parce qu'on va à la rencontre d'un mort. On est triste. La Camarde rôde encore, on la sent, là, à l'intérieur, oppressante. A l'arrivée, c'est une maison abandonnée qui nous attend. Volets fermés, murs décrépits ravagés par une végétation invasive. Aucune lumière. Ils doivent tous être dans la chambre de derrière, celle qui sentait un peu le pipi de chat. Ils ont sûrement allumé une ou deux bougies. On va entrer.

Lilou

 Renaissance

Le choc fut d’une violence inouïe. Fred, projeté sur la route est mort sur le coup. François s’en est sorti avec un bras en écharpe et quelques ecchymoses. Annie qui était au volant, finit à l’hôpital, le corps à peine animé, cassé de multiples fractures. Huit opérations suivies de longs mois de rééducation. François, témoin discret des souffrances éprouvées par son corps, l’encourageait de son mieux. Annie n’était plus que l’ombre d’elle-même.

Deux ans plus tard, elle se surprit à refaire des projets, à rêver de montagne. Quand le corps médical lui donna le feu vert, ils décidèrent de gravir le mont Viso. Elle n’était plus la femme faible d’il y a six mois mais parfois la peur la saisissait. Elle se blottissait alors contre François et lui murmurait : « Serre moi fort et je réussirai ».

Impatiente de l’ascension, elle s’équipa de neuf de la tête aux pieds.

La randonnée fut de toute beauté, la montagne plus majestueuse que jamais. Ils atteignirent le sommet sans grande difficulté, dans un bonheur immense.

Au cours de la descente, ils aperçurent à mi-pente, au loin une vieille maison. Après avoir longé une bordure somptueuse de points jaunes, des trolles en pleine floraison, ils s’installèrent dans la bergerie pour la nuit.

Au petit matin, Annie interpella François : « Et si on restait ici ! »

« Et de quoi vivrons nous ? »

« De cueillette, d’amour et d’eau fraîche »  

vendredi 13 novembre 2020

C'est quoi la vie?

 La vie c'est:

Le froid des carreaux sous les pieds nus

Les volets ouverts

Un rayon de soleil sur le dos du livre

Une branche qu'on croyait morte et qui reverdit

Un tas de feuilles mortes

L'oiseau qui chante et qu'on ne voit jamais

Le parfum des fleurs du citronnier

La mer qui moutonne

Un coup de soleil 

le nez qui coule

Le chat qu'on enterre au fond du jardin 

Mon vieil opinel

La vie c'est un bonbon d'abord sucré puis qui pique un peu et laisse un goût amer

La vie c'est du vent...dans les cheveux.

 

  La cabane désertée

 

Alberic chevauche dans la forêt de Barbelande. Après de rudes combats, il cherche la quiétude des bois. Son cheval trotte calmement quand il aperçoit une fumée dans le creux du vallon. Il pose pied à terre, s’approche, découvre une cabane presque avalée par la mousse. Une peau de lapin recouvre la porte restée ouverte, il pénètre sans difficulté, pas de clef. A l’intérieur, une seule pièce. Dans un coin, une paillasse posée à même le sol. Des toiles d’araignée semblent servir de rideaux. Un vieux poele fait encore bouillonner dans un chaudron une potion à l’odeur âcre, de quoi vous envoyer ad patres. Le départ a du être précipité. Au centre, une grande table est jonchée de millepertuis, d’héllébore et autres plantes. Quatre candélabres vomissent la cire de bougies en fin de vie. Des dessins agrémentés de description s’empilent au milieu de baumes et sirops divers. Sur les branches servant de charpente, sèchent fleurs et feuilles. Des étagères regorgent d’œufs, de peaux de serpents, de graines pilées. Il s’avance, ses pieds crissent sur des tessons de verre. Des pots ont été renversés, cassés laissant échapper des odeurs de tisane. Quelques robes brodées sont lacérées, déchiquetées. Un crapaud s’échappe par la fenêtre. Des étiquettes d’onguent sont gribouillées, les serpettes de cueillette sont fichées dans le bois du placard, les gants sont découpés. Le tableau d’Hildegarde est perforé et au centre est planté un crucifix. Sur une chaise, des cheveux coupés, des traces de sang, des liens de cuir, au sol deux trainées parallèles, les sillons tracés par deux pieds blessés.

Où l’ont-ils emmenée ? l’ont-ils tuée ou mise au bucher ?

 La vie c’est :

Un départ-une arrivée

Et au milieu, des moments suspendus, un cœur qui bat, une respiration, un cri, un battement d’ailes, un frémissement, un chant, un souffle dans le silence, un frisson…

 

La vie c’est :

Un départ-une arrivée

Et au milieu, un imbroglio de fils qui se croisent, s’enroulent, s’embrouillent, se tricotent, se tissent, se séparent, se tendent, se détendent dans un jeu complexe de rencontres. Et l’ouvrage se termine quand l’espace et le temps se rejoignent dans le vide.

 

La vie c’est :

Un départ-une arrivée

Et au milieu, une spirale en mouvement, elle démarre en un point densifié et se déplace vers les hauteurs pour relier ciel et terre.

 

La vie c’est :

Un départ-une arrivée

Et au milieu, une source née des épousailles entre l’eau et la montagne, un torrent qui dévale les pentes, traverse les plaines en méandres et s’étale en eau dormante.

 

La vie c’est :

Un départ-une arrivée 

Et au milieu, une évolution dans un juste équilibre, une subtile interaction entre des molécules qui se nourrissent, se protègent, croissent et se reproduisent. Elles se disputent des territoires en guerroyant et s’imprégnant au passage de ce qui leur est donné.

 

La vie c’est :

Un départ-une arrivée

Et au milieu, un élan venu d’on ne sait où. C’est un cheval fou qui caracole sur des sentiers de bosses et d’ornières. Dans les labyrinthes, il se fraie un chemin, il rencontre des ogres, des lapins, des princesses et des sorcières, des senteurs et des saveurs, il bâtit des châteaux, se repose dans des chaumières, il cherche des licornes, connait des cadeaux et des fardeaux. Il finit par reprendre son souffle, il retrouve la pulsation de l’univers et atteint le pré de l’unité. Avant de devenir Pégase, il murmure à l’oreille de ses congénères : « la vie c’est… »